Ce portrait est le troisième volet d'une série consacrée aux travailleurs et travailleuses de la forêt et du bois autour du massif du Meygal. Les textes qui la composent aborderont tour à tour la gestion forestière, le bûcheronnage, le débardage, le sciage et la pratique naturaliste, sur la base d'entretiens enregistrés avec des professionnels, en activité ou à la retraite, ainsi que de moments partagés sur une parcelle, un chantier, en scierie.
Lire le volet précédent : « Pierre Celle, technicien forestier »
Mai 2025, Araules.
La journée se termine tandis que nous retrouvons Vincent Delorme devant les bureaux de l'entreprise créée par son père, Michel, cinquante ans plus tôt. Ce dernier, que nous rencontrerons le lendemain, s'est lancé dans le débardage au début des années 1970 avec un tracteur forestier, tandis que son propre père sortait les bois avec des bœufs. Vincent s'inscrit donc dans une histoire familiale, qu'il poursuit à sa manière depuis près d'un quart de siècle. C'est ce qu'il nous raconte, une heure durant, à proximité de l'atelier où s'effectue la planification, l'entretien et la maintenance des machines — abatteuses et porteurs — utilisées chaque jour dans les forêts de la région par les salariés de la société.
Dès 12 ans, Vincent accompagne son père en forêt pour « tronçonner et faire du bois de chauffage, comme une vie à la ferme ». Le travail qu'il est alors amené à observer se fait en équipe. « Il faut toujours qu’il y ait un tracteur et deux bûcherons. Les bûcherons tombent les arbres, les ébranchent. Après il faut les tourner pour finir de les ébrancher. » Parmi les travailleurs, certains sont étrangers et logent dans une caravane sur le terrain familial, le temps d'effectuer la saison. « On a eu de toutes sortes de nationalités. Ils venaient manger le soir, c’était pas mal ça… » Une remarque qui fait discrètement écho à toute une histoire des migrations saisonnière ou pérennes liées au travail forestier, à l'instar de ces charbonniers et bûcherons italiens qui œuvraient dans le Vercors au siècle dernier, dont les trajectoires ont été reconstituées par Philippe Hanus.

Faire de l'exploitation forestière son métier n'est pas une évidence pour Vincent. Il nous montre une photo accrochée au mur de son bureau, représentant les machines de débardage utilisées à l'époque et commente : « Je ne voulais pas faire ça moi. Parce que tirer le câble du tracteur, c’est la galère, c’est le bagne. [...] Puis ça ne gagnait rien, il n'y avait pas d'argent en forêt. » En outre, dans le métier, les blessures sont monnaies courantes — certaines s'avérant fatales. « Vers six ans, à peu près, il y a un salarié qui s’est tué chez mon père. Et moi je me souviens que j’avais été sur ses genoux, j’étais tout gamin, ça m’avait marqué. Donc je me suis dit que je ne voulais pas faire ce métier, c’est trop dangereux. »
Si Vincent commence par choisir une autre voie professionnelle, de grands bouleversements le ramènent dans le monde forestier. « Il y a eu la tempête de 1999 qui est arrivée. À ce moment-là, je finissais quasiment mes études de mécanique auto. Et les machines d’abattage, les abatteuses, commençaient à arriver en France, c’était les prémices, il y en avait très peu. Quand j’ai vu ces machines je me suis dit c’est pas mal ça, parce qu’il y a beaucoup de technologie, on est à l’intérieur de la cabine, on est en sécurité. Je suis parti là-dedans, j’ai fait une école forestière. » Il y passe néanmoins peu de temps, car les conséquences de la tempête sur les forêts françaises mobilisent le jeune apprenti, comme tout ce que le pays compte de bûcherons et de débardeurs.

« Toutes les tempêtes ont un impact sur la machinerie, la mécanisation. En 1982, au moment où je suis né, mon père avait acheté deux tracteurs, il y a une tempête qui a ravagé le Meygal. Là, ça a été un boom sur la mécanisation, sur le tracteur forestier. Après le temps passe, tout le monde s’équipe à peu près pareil, ça bouge pas trop. 1999, grosse tempête sur toute la France : il y a des grosses subventions qui sont mises en place pour pouvoir acheter ce genre de matériel, des abatteuses. On avait déjà un porteur avant, mais là c’était le premier porteur neuf. C’était parti, la mécanisation forestière en France avait bien démarré. Mais après la récolte des bois de chablis, on avait pas assez de bois pour toutes les abatteuses sur la Haute-Loire, donc je suis parti en déplacement, j’ai travaillé dans l’Hérault, dans l’Aveyron, dans la Lozère, dans le Rhône, dans la Loire, dans le Puy-de-Dôme… »
L'entendre raconter l'évolution de l'entreprise familiale et sa propre trajectoire, c'est donc aborder l'histoire récente de la mécanisation de l'exploitation forestière par le biais d'une expérience singulière. Car si la présence d'abatteuses et de porteurs était encore discrète à la fin des années 1990, la situation a depuis bien changé : aujourd'hui, en France, 50 % du volume de bois, toutes essences confondues, est exploité de façon mécanisée — un taux qui monte à 80 % pour le bois résineux, qui constitue l'essentiel des récoltes dans le Massif central. Vincent évoque plusieurs éléments expliquant cette mutation. Au début, se rappelle-t-il, « on faisait du plus petit bois, les propriétaires avaient peur de voir arriver ces grosses machines. On faisait pas trop de pente et puis les plantations étaient pas arrivées à maturité pour les éclaircir. [...] c’était une période un peu charnière. »

Puis, à la fin des années 2000, une nouvelle tempête touche particulièrement les Landes et relance le phénomène de mécanisation décrit par Vincent, que la crise économique de 2008 avait contribué à atténuer. Plusieurs machines de l'entreprise sont envoyées dans le Sud-ouest pour participer à l'exploitation des plantations sinistrées. « On se demandait ce qu’ils faisaient de tout ce bois parce qu'à l'époque, il y avait pas trop de demande. Mais en fait il y avait des gros stocks de bois qui étaient arrosés en permanence pour pouvoir les écouler sur plusieurs années. Il fallait le faire le plus vite possible pour éviter qu’ils s'abîment. » Alors, de plus en plus de coopératives et de donneurs d'ordre, parmi lesquels l'Office national des forêts (ONF), signent des contrats d'approvisionnement avec des exploitants comme la société Delorme. Le couple abatteuse-porteur s'impose peu à peu dans de nombreux massifs, porté également par la hausse des besoins en matériaux bois et l'avènement des réseaux de chaleur et des chaudières à biomasse.
Lorsqu'on l'interroge sur ses activités actuelles, Vincent l'assure : « Je fais de tout. » Et de poursuivre : « La semaine dernière j’ai coupé du bois à la tronçonneuse, débardé des grumes avec mon tracteur. Dans l’année je vais peut-être le faire deux jours, trois jours. Après je vais prendre la pelleteuse pendant une journée ou deux par mois [...]. Beaucoup d’administratif bien sûr, mais là aujourd’hui je me suis occupé du garage, à ranger, préparer l'arriver de la prochaine machine qui va rentrer pour l'entretien. Je fais tous les déplacements des machines avec mon porte-engins. Toute cette programmation en fait, le travail avec les banques, les emprunts, tout ça… » Comme tous les exploitants mécanisés, Vincent compose avec des investissements importants, qui se sont multipliés ces dernières années. Il s'en explique : « Il y a des changements de technologie sur les machines. Moins de pannes, plus de confort pour les chauffeurs, plus de production. » La question portant sur la nécessité de suivre ces évolutions reste en suspend, tandis que Vincent aborde les enjeux climatiques. Le paysage, assure-t-il, va changer radicalement dans les prochaines années.

« J’essaye de prévenir un peu les gens autour de moi, que ça va changer très vite, à cause du changement climatique. Nous, on le ressent beaucoup. [...] Actuellement il fait plus chaud que la normale, les températures sont toujours au-dessus d’une année sur l’autre. La pluviométrie est aussi exceptionnelle ces deux dernières années. On a eu deux années de sécheresse qui ont été terribles pour les arbres. » Certains, en particuliers, en souffre plus que d'autres. « Le sapin, dès qu’on dépasse 40 degrés, il cavite. [...] L’arbre aspire et en dessous il y a pas d’eau. La pompe fonctionne plus, il sèche. »
« Depuis on fait des coupes sanitaires, explique l'exploitant. Des fois j’ai deux machines mobilisées pour ça. » Contrairement à ce que l'expression indique, une coupe sanitaire est motivée par un souci de sauvetage économique : il s'agit de récolter tous les arbres en train de sécher avant qu'ils ne perdent leurs propriétés mécaniques et donc leur valeur. Une fois la coupe réalisée, le propriétaire de toute parcelle mise à nue de plus de 0,5 hectare est chargé de faire en sorte qu'elle retrouve un état boisée dans les cinq années qui suivent — ce qu'on appelle les obligations de reboisement. Toutefois, celles-ci n'assurent pas une reprise de la forêt après qu'elle ait été mise à terre. « Une fois qu’on a enlevé le couvert forestier, qu’il y a plus l’atmosphère forestière, c’est très dur. Les gens ne se rendent pas toujours compte que quand on fait des coupes rases la plantation n'est pas facile. »
Serait-il possible, dès lors, de ne privilégier que les chantiers les plus cohérents avec ce qu'exige le contexte ? De choisir ceux qui assurent la pérennité du couvert ? « Aujourd’hui, nous les forestiers, on assiste à une tempête silencieuse dans certains secteurs. Les arbres meurent et si nous ne faisons rien, la perte en capital sera énorme. Il est urgent d’exploiter les arbres en déperdition avant leur mort assurée », affirme pour sa part Vincent. Contraintes financières, fluctuations économiques et concurrence entre entreprises viennent se télescoper, influençant les réactions envisagées vis-à-vis des conséquences du dérèglement climatique sur les forêts locales.





