Pierre Celle, technicien forestier

Publié le 8 juillet 2026

par Roméo Bondon

Ce portrait est le deuxième volet d'une série consacrée aux travailleurs et travailleuses de la forêt et du bois autour du massif du Meygal. Les textes qui la composent aborderont tour à tour la gestion forestière, le bûcheronnage, le débardage, le sciage et la pratique naturaliste, sur la base d'entretiens enregistrés avec des professionnels, en activité ou à la retraite, ainsi que de moments partagés sur une parcelle, un chantier, en scierie.

Lire le volet précédent : « Pascal Jouve, scieur à Recharinges »

Saint-Jeures, avril 2025.

Il arrive qu’un lieu commun, fréquenté chaque jour — ici, le café-épicerie d’une petite commune située sur le plateau du Haut-Lignon — se transforme une heure durant en tout autre chose, en l’occurrence en bureau. À une table où j’ai pour habitude de boire un café et de lire le journal, je retrouve Pierre Celle, dont j’avais lu un portrait paru en ligne sur le site de la coopérative dans laquelle il travaille. Ce dernier, natif d’Yssingeaux, est habitant de la commune voisine d'Araules et technicien forestier au sein du GPF — pour Groupement de propriétaires forestiers, une structure créée en 1976, qui compte actuellement une quinzaine de salariés et est administrée par des propriétaires privés adhérents. Pierre y officie depuis une trentaine d'années et s’occupe plus spécifiquement du secteur sud-est de la Haute-Loire et d'une partie de l'Ardèche.

Le technicien raconte : « J’ai un bac professionnel productif. C’était plutôt de l'usinage. Ça me plaisait pas, j’ai toujours été en plein air. Donc j’ai refait une formation forestière, à Brioude et j’ai fait mes stages au GPF. À l’issue des stages, ils avaient besoin de quelqu’un. Ils m’ont gardé. » Les tâches principales dont il a la charge n'ont pas déviées depuis ses débuts à la coopérative. « On est là pour assurer la gestion des adhérents. On assure pour le propriétaire la conduite de ses peuplements forestiers, depuis les boisements, leur entretien, le marquage des bois, toute la gestion sylvicole jusqu'à la commercialisation. [...] On a de la petite propriété, des adhérents qui ont un ou deux hectares, et d'autres qui ont plus d’une centaine d’hectares. » Son action se borne toutefois de moins en moins aux seuls adhérents, pour répondre également aux demandes ponctuelles des propriétaires forestiers du secteur. « Plus de la moitié de mon chiffre, de ce que je fais dans mon activité, c’est hors adhérent de la coopérative. C'est des propriétaires qui nous contactent, qui ont souvent des bois à vendre. Là, on est en concurrence avec d’autres — d’autres coopératives, des scieurs, d’autres intervenants et exploitants. Donc c’est vraiment du négoce. »

Crédits photo : Sarah Mulot, mai 2025

Malgré une certaine continuité, Pierre note que « le métier a quand même pas mal évolué ». Toute la filière forêt-bois est en effet concernée par un même phénomène de concentration des activités de gestion, d'exploitation et de transformation, que se partagent un petit nombre de structures. « Quand j’ai commencé, il y avait quatre coopératives en Auvergne, une par département. Dans l’Allier, c'était plutôt feuillus, dans le Cantal, le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire, résineux. Celles du Cantal et du Puy-de-Dôme ont fusionné, c'est devenu Sylvaubois, qui s'est faite absorbée par une coopérative du Limousin. Elles nous avaient proposé de fusionner, mais nous on a pas voulu, on voulait rester autonomes. Elles ont disparu. Nous on est encore là. » Petit à petit, les coopératives ont en effet pris de l'ampleur et ont développé des filiales, prenant en charge non seulement la gestion forestière, mais également l'exploitation et le reboisement. Sur les quatre structures qui continuent d'intervenir en Haute-Loire, seul le GPF, la plus petite d'entre toutes, y a son siège.

« Ça s’est industrialisé, on a moins d’interlocuteurs en face de nous, poursuit Pierre. Il y avait beaucoup de petites scieries, de scieries moyennes, il y en a de moins en moins. Celles qui restent se sont développées, ont grossi, absorbent les mêmes volumes de bois, voire plus qu'auparavant. Et ça a évolué au niveau de l’exploitation et du matériel d’exploitation, avec la mécanisation… [...] Ça se gère d’une autre manière maintenant. Vous avez un outil de production qui va transformer en 1000 et 1500 m3 par jour, donc il faut l’approvisionner, rationaliser à ce niveau-là, trouver les produits, la qualité et les essences qui conviennent, avoir des rendements, etc. » Tout au long de notre échange, le technicien insiste sur un point : la nécessité, dans le cadre de Retour vers la forêt future, d'aller voir l'ensemble des acteurs professionnels et pas seulement les plus importants ou ceux dont les pratiques nous sembleraient les plus vertueuses. Lui-même travaille aussi bien avec les exploitants et les scieries qui mobilisent le plus de volume, comme avec des intervenants plus modestes qui, assure-t-il, « ont leur place ». Le technicien mentionne ainsi tour à tour un conducteur de machines d'abattage pour la société Delorme, le principal exploitant du secteur, puis un bûcheron installé à Saint-Jeures qui vient d'acquérir un nouvel engin de débardage pour plusieurs centaines de milliers d'euros et un autre, enfin, qui souhaite au contraire faire le moins d'investissements possibles.

Crédits photo : Sarah Mulot, mai 2025

En parallèle de ces évolutions, Pierre semble préoccupé par le regard qui est porté sur certaines pratiques de gestion — au premier rang desquelles les coupes à blanc, aussi appelées coupes rases. « On est pas vraiment bien perçu, surtout en ce moment, pour ce qui est des coupes rases. On en entend parler, il y a des articles là-dessus. Les coupes rases c’est pas forcément de la mauvaise gestion : tout dépend dans quel cadre c’est effectué et l'état sanitaire des peuplements. » Pour étayer son constat, il prend appui sur un cas récent qui a suscité une vive contestation et que nous avons documenté : deux coupes voisines effectuées justement hors du cadre réglementaire sur une dizaine d'hectares à proximité de La Chaise-Dieu. « C’est mal perçu, des coupes rases comme ça. C’est la vitesse où ça va. Les gens ne repassent pas d’une semaine ou dix jours et c’est coupé, ça surprend, je peux le comprendre. Une machine ça va vite. Mais c’est de la propriété privé, c’est du droit privé et quand c’est conforme à la réglementation... À partir de quatre hectares de coupe rase il faut demander une autorisation à la DDT, qu’il faut justifier et ensuite il faut reboiser. Après, même si la réglementation est respectée et est appliquée, il y a des gens à qui ça ne plaît pas. Là en l’occurrence l'exploitant n'avait pas à le faire. »

Pierre note par ailleurs que, malgré un phénomène d'homogénéisation, tous les massifs ne sont pas sujets aux mêmes pratiques de gestion et d'exploitation, notamment du fait d'une culture associée à la forêt qui est plus ou moins prégnante. « Là où vous avez des sapinières, du sapin qui a toujours été présent et qui a toujours été conduit, depuis des générations et des générations, il y a plus une culture forestière. C’est établi, c’est dans la culture, c’est comme ça : les forêts ont toujours été gérées, il s’est toujours coupé du bois. » Et de citer le massif des Boutières, qui remonte jusqu'aux communes de Saint-Bonnet-le-Froid, Saint-Julien-Molhesabate, Le Chambon-sur-Lignon, Tence ou le massif du Livradois, qui commence autour de La Chaise-Dieu. Toutefois, un taux de boisement conséquent n'induit pas nécessairement une gestion bien établie, notamment dans les massifs les plus récents. « En Ardèche il y a beaucoup de forêt — enfin de la forêt qui a été plantée — mais ils n'ont pas cette culture forestière. [...] Ça ne fait rien au propriétaire de raser ses bois, pour lui c’est de la culture : ça a été planté, ça se récolte, on replante. » Et sur le plateau du Haut-Lignon, autour du massif du Meygal, du Lizieux et du Mézenc ? Pierre accorde aux propriétaires du secteur la culture forestière qu'il a défini plus tôt, avant d'ajouter qu'« il y a une transmission, un changement de génération ». Tous les propriétaires ne résident pas à proximité de leurs parcelles, ce qui peut avoir des effets sur leur attachement à ces dernières et, parfois, leur gestion.