Pascal Jouve, scieur à Recharinges

Publié le 15 juin 2026

par Roméo Bondon

Ce portrait lance une série consacrée aux travailleurs et travailleuses de la forêt et du bois autour du massif du Meygal. Les textes à venir aborderont tour à tour la gestion forestière, le bûcheronnage, le débardage, le sciage et la pratique naturaliste, sur la base d'entretiens enregistrés avec des professionnels, en activité ou à la retraite, ainsi que de moments partagés sur une parcelle, un chantier, en scierie.

Avril 2026, Recharinges.

À l'abri d'un hangar et à l'aide de sa vieille scie à ruban, Pascal Jouve façonne ses dernières sections de la journée — du Douglas, que deux artisans s'apprêtent à embarquer pour un chantier ultérieur. « Comment il va mon Pascalou ? », l’interpelle d'ailleurs l’un d'eux, qui attend près de sa remorque. Le scieur, vêtu d'une salopette et d'un débardeur, chaussé d'un paire de sandales, arbore un fin sourire sous sa casquette. Il supervise les derniers traits de scie, puis s'en va chercher les pièces remisées derrière son hangar avec son chariot élévateur. Les poutres et les planches vacillent sur la fourche de l'engin, manquent de tomber et ne le font qu'une fois au-dessus de la remorque. Ce jour-là, Pascal est aidé de son fils, gestionnaire forestier de formation et actuellement salarié dans une scierie située à Yssingeaux. Ce dernier, timide peut-être, ne souhaite pas participer à l'échange qu'on s'apprête à avoir avec son père — « fais ce que tu as à faire » lui lance-t-il avant d'aller vaquer à d'autres tâches. Une fois la scie arrêtée, un silence relatif revient sous le hangar. Notre discussion avec Pascal peut commencer.

Crédits photo : Sarah Mulot, juin 2026

Le scieur est né sur le commune d'Araules en 1971. Alors, raconte-t-il, une cinquantaine de paysans sont en activité sur le secteur, avec lesquels son père, qui a construit le bâtiment dans lequel nous nous trouvons, a l'habitude de travailler. Ce dernier s'est installé en 1979 avec une scie achetée d’occasion, probablement centenaire aujourd'hui, pour « voler de ses propres ailes ». Il travaillait jusqu'alors avec Claude Celle, un scieur installé quelques années plus tôt qui s'est peu à peu spécialisé dans la confection de palettes. Le père de Pascal, lui, propose du sciage à façon — des prestations à la demande, en fonction du bois qu'on lui propose et des besoins des propriétaires ou des acheteurs. En plus de leurs planches et de leurs poutres, certains repartent de la scierie avec de la sciure, pour les écuries et les bâtiments d'élevage. Depuis cette époque, l’outil, une scie à ruban, n’a pas changé. Seuls quelques aménagements ont été ajoutés.

Trois ans plus tard, en 1982, une puissante tempête traverse le Massif central la nuit du 7 au 8 novembre et met à terre une bonne partie de la forêt du Meygal. Parmi les scieurs, c'est « l’euphorie », commente Pascal. L'équivalent de cinq années de récolte a été mis au sol en l'espace de quelques heures, dans la forêt domaniale du Meygal, mais également chez de nombreux propriétaires privés. Beaucoup de gens dont les bois sont tombés viennent les faire scier, même s’ils n'ont pas de besoin immédiat, pour éviter de les perdre. L'euphorie que mentionne Pascal est toutefois de courte durée : l'abondance soudaine de la ressource fait bientôt baisser les prix et les investissements effectués dans l'urgence — notamment pour arroser les bois en permanence, afin d'éviter qu'ils ne se détériorent — se révèlent parfois calamiteux.

Crédits photo : Sarah Mulot, juin 2026

C'est à peu près à cette période que Pascal commence à traîner autour de la scie paternelle. Il a treize ou quatorze ans, tire les planches, les entrepose, les trie. Peu de temps après ces premières expériences, il suit « la voie de l’apprentissage ». D’abord comme menuisier, avec un artisan du village, puis en sciage, dans une entreprise de la Loire, où il apprend l’affûtage et la mécanique. Ensuite, il officie comme menuisier — il a d'ailleurs toujours un petit atelier attenant à la scierie et me montre du parquet rainuré qu’il a façonné récemment. Ça n'est finalement qu'au début des années 2000 qu'il reprend officiellement la profession et l'outil de son père. Alors, le nombre de scieries en activité sur le territoire a déjà commencé à chuter. Pascal me cite les noms et les lieux dont il se remémore. Il mentionne le « père » untel à Yssingeaux, un autre au Mazet-Saint-Voy, un autre encore à Saint-Jeures et ajoute que Tence, située à une dizaine de kilomètres, était véritablement « le pays des scieurs ». Aucune des personnes citées n'est encore en activité, si ce n'est le « père » Saugues qui, à 75 ans passé, continue de travailler dans son bâtiment à Saint-Hostien. Un « passionné » ajoute Pascal. Et lui, l'est-il, passionné ? Il fait la moue, ne dit pas le contraire et affirme qu’il ne se voit pas faire autre chose.

Depuis qu'il s'est installé une vingtaine d'années plus tôt, deux évolutions l'ont particulièrement marquées : la provenance des clients qui le sollicitent et la nature des essences avec lesquelles il travaille. Il n’y a en effet plus guère d’agriculteurs qui lui demandent de scier un arbre situé en bordure de parcelle ou quelques pins disséminés dans un pré. Désormais, ce sont surtout des auto-constructeurs qui viennent le voir. Il lui arrive également d’acheter du bois sur pied, qu'il fait exploiter puis qu'il scie en fonction de la demande des artisans locaux, à l'instar de ces sapins du Meygal dont nous avons parlé dans un article précédent, qui ont servi à réparer la charpente d'une grange dans une commune voisine. Pascal assure ainsi être attaché au bois du pays, c'est-à-dire principalement au sapin pectiné. Mais il constate qu’il scie de plus en plus de Douglas, jusqu’à un quart du volume désormais, ce qui était rare deux décennies plus tôt. Il comprend les raisons qui expliquent ce phénomène : le Douglas pousse vite, a de bonnes propriétés mécaniques. Mais il a également de plus grosses fibres et fait beaucoup d’échardes. Surtout, sa texture et son odeur ne valent pas le sapin ou le pin, essences avec lesquelles Pascal préfère donc travailler.

Crédits photo : Sarah Mulot, juin 2026

C'est d'ailleurs par ce prisme — l'ambiance, le toucher, les odeurs — qu'il aborde les effets de la mécanisation de l'exploitation et l'industrialisation de la transformation du bois. Dans les scieries industrielles, note Pascal, le contact avec la matière est moins évident, tandis qu'il tient à continuer de faire attention au sens du bois, à la manière dont il a été abattu avant d'être déposé sur son banc de scie. Il préfère ainsi scier des arbres tombés à la main et cite l'un des seuls qui, sur le secteur, opère encore de cette façon — Eric Valla, bûcheron installé au Mazet-Saint-Voy, que je rencontrerai quelques jours plus tard. Les abatteuses, ajoute-t-il, « c’est bien pour le bois d’industrie, la palette », mais ça « tord » les arbres pendant l'opération, ce qui risque de créer des décollements entre les cernes.

Je lui demande enfin si les peuplements eux-mêmes et les paysages associés ont changé depuis ses premiers souvenirs forestiers. En guise d'illustration, Pascal me montre le Lisieux, dont on voit le versant ouest lorsqu'on sort du bâtiment. Il commente. Le couvert s'est densifié et quelques essences ont fait leur apparition, comme les mélèzes, du fait de quelques évolutions dans les plantations. Puis, le scieur oriente son récit vers le sol, quitte momentanément la description des fûts et des houppiers pour aborder un autre compartiment de la végétation, anecdote à l'appui. Il n’y a plus autant de myrtilles, aujourd’hui, on en cueille à peine une poignée lorsqu'on s'aventure dans les bois. Enfant, il allait en ramasser des dizaines de kilos à l'aide d'un peigne — à tel point, conclut-il, qu’il a acheté sa première voiture grâce à la vente de seulement deux étés de récolte.

Crédits photo : Sarah Mulot, juin 2026

Voilà une question que nous n'avions pas encore évoqués au sein de l'équipe de Retour vers la forêt future : quel avenir pour les petits fruits et plus largement les fleurs, les champignons, les fougères ou encore les lichens inféodés à l'écosystème forestier dans une époque de profondes mutations climatiques, sociales, économiques et techniques ? Le témoignage d'un scieur nous enjoint à interroger les cueilleurs et les cueilleuses les plus chevronnés, mais aussi les naturalistes attentifs à l'évolution de la végétation des massifs forestiers du territoire. En retour, gageons que ces derniers auront eux aussi des interrogations auxquelles scieurs, techniciennes forestières ou débardeurs sauront répondre. C'est justement l'objet des témoignages que nous collectons : bâtir progressivement un portrait vivant des forêts du territoire, en convoquant les souvenirs, les gestes et les mots de celles et ceux qui les fréquentent.