Ce portrait est le quatrième volet d'une série consacrée aux travailleurs et travailleuses de la forêt et du bois autour du massif du Meygal. Les textes qui la composent aborderont tour à tour la gestion forestière, le bûcheronnage, le débardage, le sciage et la pratique naturaliste, sur la base d'entretiens enregistrés avec des professionnels, en activité ou à la retraite, ainsi que de moments partagés sur une parcelle, un chantier, en scierie.
Lire le volet précédent : « Vincent Delorme, exploitant forestier »
Avril 2026, Boussoulet.
Au bord de la route qui traverse le massif du Meygal du nord vers le sud, sur la commune de Champclause, une pile de bois grossit d'un jour sur l'autre. Parmi la dizaine de grumes qui sont entreposées, certaines mesurent plus d'un mètre de diamètre. Le temps, clair depuis plusieurs jours, est propice à l'abattage et au débardage — ce à quoi s'emploie Eric Valla, bûcheron de profession, lorsque j'arrive sur les lieux de notre rendez-vous. Il est alors à bord d'un petit tracteur équipé d'un tablier et d'un treuil pour tirer les arbres qu'il abat. La machine cahote, s'arrête. Eric me rejoint.
« C’est une parcelle qui va redevenir agricole, c’est que des bordures », explique-t-il à propos du site, avant de détailler les spécificités de la coupe. « C’est des bois qui sont très branchus, qui ont poussé comme ça, tout seul. Il y a pas eu d’entretien. » Pour abattre les arbres les plus conséquents, il faut compter une heure et demie de travail : « Le tomber, le câbler, le tomber, l’ébrancher, le tourner, refaire les branches dessous, le mesurer, le billonner, attraper l'arbre, l’amener là et amener la pointe là... » Néanmoins, la plupart des sujets ont une forme conique et beaucoup de nœuds sur toute la longueur du tronc. « Je sais pas à qui il va vendre ça. [...] Vous sciez un chevron là-dedans, vous le laissez tomber et paf, il se casse en deux. C’est le nœud qui lâche quoi. Et puis c’est tordu… Ils ont poussé ils avaient vraiment de la place, alors ils se sont mis à l’aise quoi. »
Eric a 54 ans et travaille en forêt depuis une trentaine d'années. « Ça commence à tirer », commente-t-il. « On va moins vite, on est plus fatigué, on a plus mal un peu de partout, les épaules et tout… C’est pas des boulots... Il faut y aller tout doux. » Se ménager durant une heure, le temps de revenir ensemble sur son parcours professionnel, n'est donc pas de refus.

« Je me suis installé en 96. Ça fait trente ans. J’étais là-dedans parce que mon père était là-dedans. Il avait une ferme, il a toujours fait les bois et ça m'a toujours plu, d’être dehors, d’être avec les arbres… J’ai fait un peu d’usine, mais dedans ça va pas du tout. » Eric l'assure : son métier, le milieu dans lequel il le met en œuvre, relèvent de la passion. La forêt, c'est « tout le temps ». « Moi je passerai… J’irai que me promener en forêt… Quand on va dans une nouvelle région, c’est que les bois qui m’intéressent. [...] Ça vient forcément taper dans le boulot. Voir comment ils ont fait, comment est-ce qu’ils ont coupé, comment ça évolue... » Son regard de forestier, comme ses habilités de bûcheron, s'affinent ainsi depuis la fin de l'enfance. « Je pense que ma première tronçonneuse je devais avoir je sais pas, je devais avoir 12-13 ans. Des petites tronçonneuses, on allait au bois avec lui [mon père] et voilà, ça a commencé comme ça. Après on écorçait. Mon père abattait, mon oncle débardait et moi j’écorçais à la machine. »
S'il apprend à tomber un arbre, comme le font alors beaucoup de paysans du territoire, à l'instar de son père, c'est auprès d'un « vrai forestier » du nom de Pierrot Roche, qui ne « faisait que ça » qu'il découvre « la qualité de travail, l'ébranchage, l'abattage de gros bois, tout ça ». En parallèle, Eric passe un brevet professionnel à l’école forestière de Marlhes, dans le Pilat, puis se met à son compte, travaillant d'abord avec son oncle, aujourd'hui retraité, parfois avec d'autres collègues ou le plus souvent seul. « Avec l’école, on nous a appris la sylviculture et j’ai bien aimé. Les plantations, comment gérer une forêt, comment l’éclaircir, pour qu’elle profite, en fait. Faire pousser les arbres. »

Au fil de l'échange, je découvre qu'Eric a plus d'une corde à son arc : il est bûcheron, certes, mais débarde lui-même les arbres qu'il abat, a eu une petite expérience avec des chevaux et s'est dédié, pendant un temps, au sciage à façon avec un outil mobile. « J’ai fait ça il y a bien 20 ans [...] parce qu’il y avait plus personne pour scier. » Il apprend l'affûtage sur le tas et profite des conseils d'un scieur installé à Tence et du père de celui-ci. Il déplace le matériel en fonction de la demande, mais déplore l'état des bois à scier. « On va chez les gens mais ils ont pas l’habitude d’abattre, et de traîner les bois. [...] Ils nous traînaient ça dans un champ de patates, et quand on monte ça sur le banc de la scie… [...] Alors les bois ils étaient dans un état, plein de terre, ça sciait pas, ça coupait pas… » Raison pour laquelle il décide de revendre la scie et de reprendre son activité précédente. « C’est une expérience, une bonne expérience, mais c’est pas ce que j’aimais faire. À choisir entre scier ou être en usine, je scie. Mais… »
S'il a diversifié ses interventions en forêt, tâtant de la scie autant que du débardage, Eric s'est dans le même temps spécialisé en matière d'abattage, suivant ainsi suivant l'évolution de la filière. « Là ça fait une dizaine d’années, les bûcherons à la main, à la tronçonneuse, on coupe que du gros bois, que du gros bois. [...] À la main, le petit bois, les chablis, les éclaircies, les premières éclaircies, ça se fait plus du tout. » L'arrivée progressive des abatteuses et des porteurs, qui exploitent 80 % du volume de bois résineux commercialisé en France, a contribué à transformer la division du travail en forêt. Les bûcherons manuels sont de plus en plus cantonnés aux tâches que les machines ne peuvent pas prendre en charge. Autrement, ces dernières sont plus compétitives. « Si le bois est plus petit il faut augmenter les prix, mais les prix de toute façon ils augmenteront pas… Après il faut faire de la cadence. Mais dans le petit bois on peut pas. »

Eric continue toutefois de se distinguer en raison de la modestie de son matériel et de la qualité de son travail. « Ma manière de travailler a pas changé, a pas évolué. Ah si, j’ai changé de tracteur, j’ai pris un peu plus gros et c’est tout… Et c’est minuscule par rapport à ce qu’il y a maintenant. Là, j’arrive à avoir des chantiers sur le Mazet et tout parce les propriétaires voient le tracteur, il y en a qui prennent conscience qu’ils ne veulent pas avoir les outils qu’ils ont dans leurs bois. » Il prend la coupe sur laquelle on se trouve en exemple. « Je fais des choses comme ça parce que moi je me déplace, il y a pas de souci, vous amenez un engin qui fait vingt tonnes, vous amenez un porte-char et il va pas venir travailler là pour quelques arbres… » Cette souplesse lui permet d'avoir des commandes sur toute l'année dans un périmètre de quelques kilomètres. « Je fais pas beaucoup de volume, mais j'ai un an d’avance », assure le bûcheron, qui ajoute, comme d'autres, qu'il y aurait assez de travail pour de nouveaux intervenants.
« On va bientôt être des dinosaures », note-t-il toutefois, en citant un collègue scieur installé non loin, qui manipule en une année ce que les plus grosses usines du territoires transforme en une journée. « C’est bien dommage qu’il y ait pas de petites structures », ajoute Eric, qui regrette que le tissu artisanal se soit peu à peu délité. « Des gens qui travaillent à la tronçonneuse et qui ont leur tracteur, un petit tracteur comme ça, il y a plus personne. » Il lui est néanmoins arrivé, lui aussi, d'abattre derrière une abatteuse, pour faire les gros bois que l'engin ne pouvait pas exploiter. « J’aime pas le faire du tout. Parce que d’abord je suis pas équipé pour [...]. Et puis généralement c’est dans des coupes rases et les coupes rases j’aime pas ça. [...] Surtout dans des sapinières, alors que ça se régénère tout seul. Il s’est fait et il se fait des aberrations. Tout ça parce que le matériel coûte cher à déplacer et puis coûte cher, et puis il faut du volume, il faut du volume, il faut du volume… »

Ce constat n'est pas anodin dans un contexte alarmant, où les sécheresses régulières et les épisodes caniculaires affectent durablement les peuplements. « Le problème qu’on a aujourd’hui c’est le réchauffement climatique. Ils font des coupes rases plein sud, ils ratissent tout et ils vont planter des arbres... Il y a pas la moitié des arbres qui prennent. Il faut laisser les sols forestiers au maximum. Au maximum. C’est-à-dire du couvert à l’ombre. Vous voyez bien la différence quand vous êtes au soleil ou à l’ombre, la différence de degré qu’il y a, c’est dingue. » Si les conditions climatiques ont des conséquences sur les travaux sylvicoles, elles viennent également modifier le rythme de travail des forestiers. « Ça fait deux ou trois hivers, je sais pas, je dois faire 30 % du travail que je faisais avant pendant la même saison. Parce qu’à cause du réchauffement climatique, on a plus les gelées, on a plus de sol gelé. Avant on avait du sol gelé, 10 cm de gel, 10 cm de neige, on était au bois, il y avait aucun souci. Aujourd’hui c’est la boue, la boue, la boue, de partout. Ça gèle pas, il pleut, et moi je veux pas abîmer les chemins ou quoi que ce soit, alors c’est pas la peine. C’est pas la peine, on sort pas. On essaye d’en tomber un peu et puis après on attend, on attend qu’il fasse beau et que ça sèche, parce que sinon on met les chemins dans un état minable. Mais minable ! »
L'aspect saisonnier du travail d'abattage disparaît peu à peu. « Aujourd’hui ça travaille toute l’année », confirme Eric. « Dans un petit mois il y avait plus une coupe qui sortait. Avant c’était niet, on tombait les arbres tout l’été, mais on les écorçait et on les laissait et le bois les débardeurs venaient après le 15 août, quand la sève redescendait. Parce que sinon en sortant forcément l’écorce elle part vite. [...] Et quand il y a pas la sève, vous pouvez y aller pour l’arracher l’écorce, ça part pas. Et alors les bois ils restaient tout l’été dans les bois, les arbres. Et on les sortait qu’après le 15 août, quand la sève redescendait. » Quelques semaines plus tard, je le retrouverai justement en train d'écorcer quelques tiges dans une sapinière appartenant à Alain Neubois, un scieur installé à Mendigoules, entre le Mazet-Saint-Voy et Tence. En sève, les arbres s'abîment lorsqu'un câble les érafle ou qu'une branche les blesse lors d'une chute. « Quand on les frotte les uns contre les autres pour en faire tourner un, au lieu que l’écorce le protège, elle vole, on est tout de suite dans le bois. Et après les maladies et les insectes s’y mettent. »

Lorsque je l'interroge enfin sur l'avenir des forêts du territoire, Eric se montre circonspect. « Ça dépend de la politique de la forêt, mais si ça continue comme ça… Il va y en avoir un peu moins. » Pourtant, les chiffres sont formels : la superficie forestière continue de s'étendre, en Haute-Loire comme ailleurs en France. « Mais c’est forestier comment ? », me rétorque le bûcheron. Sa question semble contenir deux sens : la nature des forêts, d'une part, c'est-à-dire la qualité du bois qui s'y trouve, la diversité des essences, la pérennité du couvert ; l'état de la filière artisanale et industrielle liée à son exploitation, d'autre part. « Est-ce que c’est de la forêt exploitable ce qu’il reste ? Parce que quand on monte à la cime du Lizieux on se dit “purée, on gueule, mais ils peuvent couper du bois, il y en a à gogo”. Mais il y a quoi de potable, d’arbres entretenus, de jolis arbres ? [...] Qu’est-ce qu’il reste dessous ? »
Et qui reste-t-il pour y travailler ? « Parce que franchement, vous mettez un jeune de 20 ans avec une tronçonneuse comme ça, un casque, les grosses godasses, le machin, il fait 25-30 degrés en plein soleil à dégommer des branches, et quand il va voir ce qu’il lui reste à la fin du mois il va dire mais ça va pas non ? » Peut-être que l'une des solutions réside dans une approche plus globale de l'activité et un retour à sa saisonnalité. « Pourquoi pas partir comme ils font en agriculture [...] où vous laissez des usines et après derrière ils ont leur élevage, ils transforment, ils accueillent du tourisme… Quand même, on est dans une région où c’est à mon avis possible. »




